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Eugène Grasset

Parole. Un mot intraduisible. J'aime ces mots qu'on ne peut pas imaginer dans une autre langue, infréquentables s'ils perdent leur sonorité. Ils se dessèchent, ils fanent et s'étiolent. Des papillons de nuit au matin. Plus rien dans les mains, dans la bouche, la salive.
Des mots du dictionnaire. La langue raisonnable, balisée, signalisée, carrée. Des mots codes, des boîtes, des carcasses.

Des mots privés d'enfance, d'intimité, d'expérience, de sensualité.
"Parole", je me le répète, je l'arrondis avec ma langue. Je le déguste, je le savoure. Je l'explore. Je le peuple.

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 Chacun d'entre nous occupe son terre-plein de mots, son langage privilégié qui le protège du néant, de la bêtise, de la vulgarité. On s'abrite derrière ses mots. On se retranche dans son campus. Des mots à soi, pour soi, des mots lovés. On les mâchouille, on les caresse, on les encre sur le papier.

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Early Spring, Anna Berezovskaya

Les mots existent pour tout le monde, comme le ciel, comme la lumière, comme l'eau. Difficile à admettre. Constat irritant et tout à la fois excitant. On peut toujours espérer les réanimer, leur insuffler une énergie neuve, les aiguiser, les transfigurer, déposer sur eux nos empreintes. Cela est :"Les Misérables" appartiennent pour toujours à Hugo, "Le temps perdu" à Proust, "Le ciel par dessus le toit" à Verlaine. On n'en finirait plus de dresser la liste des détenteurs de verbes et d'adverbes. 

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Guillaume Apollinaire - Les oiseaux chantent avec les doigts - 1906 - Paris, musée Picasso

" Parole, parole, parole" Je le répète comme une incantation. Plus je le mâche, plus il se gorge d'enfance, de présence, d'odeurs, de goûts, de bruissements. Plus il se démultiplie. Il s'ouvre, il murmure, il prend le vent, le soleil, il crépite de vert. Il éclate en été, il mûrit des fruits dorés. C'est un arbre.

Depuis l'enfance, la parole pousse en arbre, mi peuplier, mi figuier. Une racine magique. L'arbre à palabres ? Non, pas celui-là. Un arbre bien de chez nous, de nos campagnes. Les miens d'arbre, ils étaient d'abord peupliers à cause du froissement de leurs feuillages sous le vent.

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Parole-ombrage, parole touffue, charnue, croquante comme une mastication de chardon bleu. Odoriférante comme la menthe.
Parole, un mot luxuriant, ombreux, silencieux. Un mot à frotter comme un cuivre. Un mot tulipe, pavot, tournesol, genêt.
Parole cousue sous la peau.
Parole source, torrent, cascade.
L'homme nait, la parole surgit.

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En vérité, la parole est d'abord prophétique. Elle est la langue des fous, des poètes, des saints. Le noyau dur. Le reste, un emballage.
Parler, un acte de survie. Parler pour saisir, comprendre, capter, intercepter.
Dire "je t'aime", se convaincre soi-même avant d'être entendu.
Si je te parle, j'existe. Si tu m'écoutes, je deviens pommier, je fabrique mes fruits. Je décuple mon énergie.

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Josef SUDEK

Perdre ses mots doit équivaloir à perdre son sang, s'anémier, s'étioler, s'asphyxier.
Si les mots s'échappent, tout le vécu se désagrège, s'abrège. C'est la fin, l'agonie.
Parler, manifester sa vitalité, la transmettre, l'éprouver. Même un murmure charrie son énergie. Chuchoter ou hurler façonne le réel, l'assure, le réconforte.
Dire, contredire, laisser rouler les mots comme la pluie sur un paysage trop sec.
Un orage de paroles, une bourrasque de mots pour entretenir le terreau humain.

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Pas sérieux la parole, pas définitif, aléatoire, impondérable, comme le temps, comme le corps, la pensée. Comme un destin de fleur.
Semer ses paroles. Cueillir, recueillir, lâcher le pollen.
Battements de paroles. Souffle. Espace. Echancrure.

La parole, une carrière où planter nos pioches, nos pics, nos rires, nos fous rires. Un vertige.

 

Extraits de Rêveries de paroles de Marianne AURICOSTE, sur le site du Printemps des Poètes, qui m'inspirent pour le travail que je prépare actuellement sur l'éveil au monde sonore du petit enfant, la voix et l'apparition du langage.

Comme je n'ai pas fait de photos depuis ... pff ... trop longtemps, la plupart de celles-ci sont extraites du somptueux Pinterest de Magical Wessex.

Encore beaucoup de temps d'étude, de réflexion, d'action et d'écriture, donc encore des moments d'absence par ici ...

Ce monde ne me plaît plus guère, à vrai dire. C'est l'absurde qui semble dominer, mais sans la fantaisie de l'absurde ; l'horreur, quoi, et un grand sentiment d'impuissance et de vanité. Je cherche comment prendre la clef des champs, et, dans l'attente, je me retrousse les manches et j'essaie de balayer devant ma porte ...