Une perte irréparable.


J’ai, ce matin, dans les choux, tué, d’un coup de houlette, une limace prodigieuse du plus beau caoutchouc rouge – feuille anglaise, premier choix. Pendant la journée, j’imaginais les conséquences de ce meurtre, les potins et les conversations dans le monde-limace, les articles de journaux dans la presse-limace, les discours officiels et les plaques commémoratives : « On a trouvé le général Limaçoff Limaçavitch mort subitement sur ses terres. C’est une perte irréparable. C’était un être d’élite, un caractère fortement trempé, un citoyen d’une énergie incomparable, un personnage vraiment digne du noble et beau nom de limace, etc… ». Je rêvais sur ce thème humiliant et j’étais plein de pitié non pour la brouteuse de choux, mais pour nous, misérables créatures humaines.
Je suis repassé, ce soir, sur les lieux de l’exécution. Une dizaine de limaces dînaient paisiblement du cadavre de leur semblable.
Cela ne m’a pas consolé.

 

Georges DUHAMEL - Fables de mon jardin

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Chaumont sur Loire - Le potager expérimental - Culture en lasagnes